Après une décennie de hausse (le dollar est passé de 0.75 euro en 2012 à 1.04 en 2022), la trajectoire du dollar américain semble avoir changé de manière durable. Depuis le début de l’année 2025, la devise américaine recule face à ses principaux partenaires commerciaux, et cette dynamique de faiblesse pourrait se prolonger. Il a ainsi perdu près de 13% de sa valeur face à l’euro en passant de 0.97 à 0.84 en décembre dernier.
Pour comprendre ce basculement, il est utile de revenir sur les facteurs ayant soutenu la vigueur passée du dollar. Depuis la crise financière mondiale, l’économie américaine a systématiquement surperformé les autres grandes zones développées, notamment la zone euro et le Japon (performances en euros dividendes réinvestis entre le 31/12/2008 et le 30/01/2026 : +15,9% par an sur le S&P 500 contre +9,5% pour le MSCI Europe et +10,8% pour le Nikkei 225). La révolution du gaz de schiste a permis aux États-Unis de se rapprocher de l’indépendance énergétique, réduisant leur vulnérabilité aux chocs externes. Parallèlement, les grandes entreprises technologiques américaines ont bénéficié d’un puissant cycle d’innovation, récemment renforcé par l’essor de l’intelligence artificielle.
Cette surperformance économique s’est traduite par des taux d’intérêt durablement plus élevés aux États-Unis que dans le reste du G7. À l’inverse, l’Europe, fragilisée par la crise des dettes souveraines, et le Japon, enlisé dans un régime déflationniste, ont dû composer pendant de longues années avec des taux d’intérêt nuls, voire négatifs. À ces différentiels de croissance et de taux s’ajoutait une confiance structurelle dans le dollar en tant que réserve de valeur, soutenue par des institutions solides : État de droit, transparence politique et crédibilité d’une banque centrale indépendante dotée d’un mandat clair de stabilité des prix.
Ces éléments combinés ont attiré d’importants flux de capitaux vers les États-Unis. Ces capitaux ont financé les déficits courants américains, soutenu la consommation intérieure et alimenté un cercle vertueux de croissance et d’attractivité des actifs libellés en dollars. Année après année, les excédents du compte de capital ont conduit le reste du monde à accumuler une exposition significative aux actifs américains.
Aujourd’hui, ce cycle semble arriver à maturité. Les valorisations des actifs en dollars sont élevées et plusieurs moteurs historiques du dollar commencent à s’essouffler. L’orientation politique de l’administration Trump visant à relocaliser la production manufacturière aux États-Unis joue un rôle clé dans cette inflexion. À court terme, la réduction des importations implique mécaniquement une baisse de la demande américaine de biens et services étrangers. Les pays dépendants de cette demande doivent alors soit accepter un ralentissement économique, soit stimuler leur croissance domestique. C’est précisément ce que l’on observe actuellement. La Chine et l’Allemagne ont engagé des politiques de relance intérieure, le changement de cap budgétaire allemand étant particulièrement notable. Cette réorientation implique que ces pays mobilisent davantage leur capital domestique, au détriment des flux vers les États-Unis. Le Japon constitue un autre facteur important : en tant que premier détenteur étranger de bons du Trésor américain, toute amélioration de la conjoncture japonaise et la remontée des rendements obligataires locaux incitent les investisseurs japonais à rapatrier une partie de leurs capitaux.
Dans ce contexte, certaines estimations de long terme suggèrent une dépréciation progressive du dollar. Selon JP Morgan, la juste valeur du dollar face à l’euro pourrait atteindre 1,26 à l’horizon 2038, ce qui correspondrait à une baisse moyenne annuelle d’environ 0,6 %.
Historiquement, un dollar fort s’est souvent accompagné d’une sur-performance des actions américaines par rapport au reste du monde. À l’inverse, les périodes de faiblesse du dollar ont généralement favorisé les marchés non américains. Les investisseurs doivent donc être attentifs à leurs expositions en devises non couvertes, car une baisse du dollar peut amplifier une éventuelle sous-performance relative des actions américaines. L’année 2025 en fournit une illustration concrète : en devise locale, le S&P 500 a progressé de 17,9 %, mais pour un investisseur européen non couvert, la performance n’a été que de 4 % une fois l’effet de change pris en compte.
Chez Palatine AM, notre allocation intègre pleinement l’impact du dollar sur la performance globale des portefeuilles. Nous considérons que la devise américaine constitue aujourd’hui un facteur de risque à ne pas négliger. C’est pourquoi nous avons décidé, dès le début de l’année, de réduire une exposition déjà modérée au dollar, estimant que celui-ci pourrait continuer à se déprécier face aux principales devises internationales. Nous commençons l’année avec une exposition d’environ 8% pour les profils défensifs, 14% pour les profils équilibrés et 28% pour les profils offensifs. Il convient enfin de rappeler que, lorsqu’on compose une allocation, il est indispensable de conserver une exposition aux marchés américains, qui représentent plus de 70% de la composition du MSCI Monde.
Kamal CHANCARI - Gérant Actions & Responsable de la GSM et de la Gestion Diversifiée
